De l’histoire familiale à l’enquête
Notre travail part d’une histoire familiale : la disparition de Juan Ramon Delicado Gonzalez, soldat de la République espagnole, résistant en France et engagé dans la lutte antifranquiste. Reparti en Espagne au moment de l’épisode de l’invasion du Val d’Aran, il n’est jamais revenu.
Une disparition sans réponse
Dans la famille, son départ en 1944 ouvre une période d’inquiétude et d’attente. Les années de la Libération mêlent espoirs et incertitudes marquées par les deuils, le retour des déportés ou leur absence, les pénuries. C’est aussi un moment de recomposition politique, marqué par des tensions croissantes, dans un contexte qui bascule progressivement vers la guerre froide. On prend alors la mesure de l’ampleur des crimes nazis, tandis que s’ouvrent les procès des collaborateurs. Dans le même temps, la lutte se poursuit clandestinement en Espagne, imposant ses silences. Aucune nouvelle ne parvient.
C’est dans ce contexte que Filomena Delicado Estors, son épouse, engage, par l’intermédiaire du Parti communiste français, une demande d’information auprès du Parti communiste espagnol, probablement entre 1946 et 1947. La réponse fut un choc : Juan Ramon Delicado est désigné comme agent provocateur de la Garde civile. Une accusation formulée sans preuve, qui contribue durablement à l’effacement de sa mémoire et de sa place dans certains récits de la Résistance.
Rien, dans son parcours, ne laissait envisager une telle mise en cause.
Au fil du temps, d’anciens guérilleros espagnols ont laissé entendre que les faits relevaient d’une forme d’injustice sans pour autant en préciser les circonstances. Du côté des résistants français, la figure de Juan Ramon Delicado n’a jamais été mise en cause, et ma grand-mère y a toujours trouvé une forme de respect et de soutien.
C’est dans cette incertitude, marquée à la fois par l’absence de faits établis et par cette mise en cause, que l’enquête a commencé. D’abord engagée dans un cadre familial, elle s’est progressivement élargie à d’autres cas de disparus politiques.
Au fil des années, nous avons compris que cette disparition conduisait à interroger bien d’autres parcours. Peu à peu, l’enquête s’est élargie aux mécanismes par lesquels certaines mémoires demeurent incomplètes, contestées ou oubliées.
Une enquête qui s’élargit
Cette enquête ne s’est pas construite seule. Elle s’est nourrie de nombreuses rencontres, en Espagne comme en France, avec des témoins, d’anciens guérilleros, des historiens et des associations impliquées dans la collecte de témoignages et la transmission des mémoires. Elle s’est également développée à travers des recherches en archives, qui ont permis de recouper, de déplacer ou parfois de contredire certains récits.
Certaines présences ont été déterminantes. Ange Alvarez, ancien résistant, militant syndical et acteur engagé de la vie associative, ainsi que Miguel Sanchez Hernandez et José Maria Flor Vicente, habitants de Santa Cruz de Moya, ont accompagné ce travail pendant de nombreuses années.
Miguel connaissait intimement son territoire, ses habitants et leurs histoires. Par sa générosité, son sens du contact et les liens qu’il entretenait avec les familles et les associations locales, il a permis de nombreuses rencontres qui n’auraient sans doute pas eu lieu autrement.
José Maria, lecteur passionné des ouvrages consacrés à la guérilla, les annotait minutieusement, confrontait les récits, discutait longuement avec les anciens guérilleros et signalait les incohérences qu’il rencontrait. Son regard critique a joué un rôle essentiel dans l’élargissement de cette enquête.
Tous trois sont aujourd’hui disparus.
Nous n’avons pas cherché à constituer un simple recueil de souvenirs. Les témoignages ont été confrontés aux archives, aux publications existantes et aux autres sources disponibles afin d’éclairer les faits et de mieux comprendre les contextes dans lesquels ils s’inscrivent.
Notre manière de conduire cette enquête est présentée plus en détail dans la page Démarche.
Ce que l’enquête transforme
Ce travail a permis de faire émerger des récits restés en retrait, d’apporter des formes de reconnaissance symbolique, et parfois de contribuer à une réinscription de ces trajectoires dans la mémoire collective comme ce fut le cas pour Pascual Jimeno Rufino « Royo ».
Mais cette enquête nous a aussi transformés. Elle nous a confrontés à la complexité des engagements politiques, entre héroïsme et violences, entre idéaux et trahisons. Elle a déplacé notre regard sur notre propre histoire familiale, en la replaçant dans un contexte plus large. Elle nous a conduits à interroger certaines versions établies des faits, qu’elles proviennent du Parti communiste espagnol, de la Résistance ou des États.
Transmettre
Aujourd’hui, le travail se poursuit. Il ne s’agit plus seulement de documenter, mais de transmettre, non comme un héritage figé, mais comme un ensemble de matériaux permettant de comprendre les mécanismes de la répression, les enjeux de la mémoire et les dynamiques de l’oubli.
Les développements les plus complets de cette enquête sont présentés dans les deux ouvrages issus de ce travail.
Le Carnet d’enquête en propose les prolongements. Il revient sur certaines polémiques, présente de nouveaux documents, rend compte des rencontres suscitées par les publications et accompagne l’évolution des recherches.